Le Carnet

Le temps d'une rencontre

Chaque semaine, et depuis plus d’un mois déjà, l’Institut Culturel Bernard Magrez reçoit l’un des 19 artistes de l’exposition l’Etoffe du temps. L’artiste invité vient présenter son œuvre et raconte son parcours lors d’une rencontre qu’on a intitulé « Du Temps avec…. ». Le public est au rendez-vous, toujours plus nombreux et toujours plus curieux à l’idée d’approcher un artiste et de vivre un moment de partage unique.

Vendredi dernier, nous avons eu l’honneur de recevoir Xavier Veilhan, déjà connu à Bordeaux pour le fameux Lion bleu de la place Stalingrad et qui expose à l’Institut son imposant Gisant : un gigantesque cosmonaute de métal représentant Youri Gagarine, allongé au pied de la grande porte du Château comme s’il venait de tomber du ciel. Et face à Xavier Veilhan, Alberto Giacometti, représenté par Véronique Wiesenger, Directrice de la Fondation Alberto et Annette Giacometti. Une magnifique sculpture de Giacometti, Quatre femmes sur socle, prêtée généreusement par la Fondation, est en effet exposée au Château. Elle se tient fièrement debout dans le Grand Salon, aux côtés de Picasso et Kiefer.
La conversation s’est vite engagée entre ces deux grandes personnalités du monde de l’art. Chacun a pris la parole, questionné tour à tour par Ashok Adicéam, commissaire artistique de l’exposition. Le discours de V. Wiesenger nous a beaucoup éclairé sur le travail et la vie passionnante de Giacometti. On y a découvert un personnage hors du commun. Un sculpteur qui fréquentait les maisons de joie où semblait régner une atmosphère emplie de liberté et très inspiratrice ; un homme hanté aussi par la mort, par ses rêves étranges, et une obsession : capturer la richesse d’un moment vécu et lui redonner vie à travers les dessins et sculptures. Nous comprenons alors de suite la relation de Giacometti au temps qui était d’ailleurs pour l’artiste « l’essence-même de l’œuvre d’art » : le temps n’est autre que l’accumulation de moments dispersés dans l’espace. Si on ne peut prendre le contrôle du temps, on peut toutefois manipuler l’espace et donner forme à un moment particulier. La sculpture ou le dessin sont alors des moyens de s’approprier l’espace, incarner un moment ou un désir, donner vie à une œuvre, donner l’impression qu’elle est en mouvement dans l’imaginaire du spectateur. Et donc, elle s’inscrit dans le temps. Giacometti, nous a livré sa vision du temps, de l’espace et nous fait voyager dans l’univers du merveilleux avec ses œuvres étranges et à la limite du fantastique.

Xavier Veilhan a découvert Giacometti en 1991, lors d’une exposition au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris. Il y aperçoit une œuvre puissante qui génère « une relation forte entre elle, le spectateur et l’espace ». Fortement marqué par Giacometti, pour lui aussi « le temps est constitutif de l’art ; on ne peut pas faire de l’art sans traiter de cette question du temps ». D’une certaine manière, sa vision du temps rejoint celle de Giacometti dans l’idée qu’il est lié à l’espace ; il nous a d’ailleurs montré quelques photographies de ces Mobiles qui fonctionnent sur le principe du mouvement et rappellent indéniablement les Objets mobiles et muets de Giacometti. Mais comme tout artiste, Veilhan possède aussi une vision plus personnelle du temps et définit l’art comme « une pratique immergée dans la contemporanéité » ; pour lui l’artiste est un être paradoxal puisque d’un côté il doit être « immergé » dans son époque et de l’autre côté il a l’étonnante capacité à se distancier du monde pour percevoir ce que les autres ne sont pas capables de voir, et le transmettre à travers son œuvre.
Son discours était simple, sincère et empreint d’humour. Lorsque le moment est venu de laisser la parole au public (et je me permets de remarquer que nous avons eu un public de grande qualité avec l’honorable présence entre autres de Jean-Olivier Desprès, Directeur de la Galerie Gagosian à Paris, et de Marie-Bénédicte de La Rochefoucauld, Directrice de l’ICART), c’est à lui que fut adressée la première question, posée par une jeune étudiante de Sciences-Po au sujet du Lion. Ce fut l’occasion de revisiter cette œuvre tant connue du public bordelais mais aussi de laisser la porte ouverte à de nouvelles problématiques autour de la notion d’œuvres d’art dans l’espace public… qui sait, peut-être un sujet qui fera l’objet d’une nouvelle rencontre avec ce grand artiste ?

En tout cas, on peut dire que cette rencontre, comme tous les vendredis, fut une expérience de grande qualité et riche en découvertes. Le public a semblé, encore une fois, totalement conquis et j’espère qu’il nous suivra encore longtemps dans les aventures à venir de l’Institut.

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